« Je démissionne ! »

Selon les économistes, improbable d’entendre ce genre de déclaration en temps de crise. On s’attend, en effet, plutôt à ce que les gens privilégient la stabilité de l’emploi face à une telle incertitude. Et pourtant, près de 38 millions de salariés américains ont prononcé ces mots en 2021 en pleine pandémie globale.

En septembre, puis à nouveau en novembre 2021, le nombre de salariés américains ayant quitté leur emploi a dépassé les 4,4 millions. Cela représente rien d’autre que 3% de la population active américaine qui démissionne chaque mois. Et alors que les démissions atteignent des records historiques, les employeurs américains ont plus de postes à pourvoir que jamais. En mars 2022, le nombre de postes disponibles a atteint 11,5 millions. 

Where is everyone?

La « Grande Démission » a également atteint les réseaux sociaux. Sur TikTok, les gens utilisent des hashtags tels que #QuitTok ou #QuitMyJob pour annoncer publiquement leur décision de quitter leur emploi et documenter ensuite leur processus (émotionnel) de démission. 

Et ailleurs ?

Selon une étude mondiale menée par Microsoft auprès de 31 000 personnes dans 31 pays, 43% des salariés sont plutôt ou extrêmement susceptibles d’envisager de changer d’emploi en 2022 – avec une augmentation de 3% par rapport à 2021. Oui, intention et action ne s’alignent pas forcément… mais cette intention ne semble pas négligeable. 

Sans surprises, les Millenials et la Gen Z (moins de 25 ans) sont à la tête de cette tendance, avec plus de la moitié envisageant de changer d’employeur en 2022 – en hausse de 3% depuis 2021. En comparaison, seuls 35% des membres de la génération X (nés entre 1965 et 1982) envisagent le changement. 

En France, le taux de démission a augmenté de 20% entre juillet 2019 et juillet 2021 (DARES, 2021). Si le phénomène américain est loin devant, la volonté croissante des salariés de vérifier si l’herbe n’est pas plus verte ailleurs est plus que jamais une réalité pour toute entreprise. 

D'où vient cette vague de démission ?

Il n’y a pas de réponse unique. Pour Anthony Klotz, qui a inventé le terme « La Grande Démission », cela va au-delà de la volonté d’obtenir de meilleurs salaires ou de meilleures conditions de travail. 

La manière dont nous définissons le rôle du travail dans nos vies et nos priorités ont fondamentalement changé : temps passé en famille, travail à distance, déplacements, contribuer d’une manière ou d’une autre au bien-être de la planète etc. Ce n’est pas surprenant. L’expérience collective de la pandémie continue de faire son effet dans tous les aspects de notre vie. Comme le décrit Klotz : 

« Il est désormais plus facile pour les gens d’intégrer le travail dans leur vie, au lieu d’avoir une vie qui s’insère dans leur travail »

Un emploi ne se réduit aujourd’hui plus uniquement à un revenu. Il doit désormais valoir le coût de huit heures d’engagement par jour. Certaines entreprises sont passées à des semaines de quatre jours. D’autres, comme Airbnb, permettent à leurs employés de travailler de n’importe où dans le monde. Les snacks ou le ping pong ne suffisent plus à retenir les talents. Les employés quittent les emplois qui ne correspondent pas ou plus à leurs priorités renouvelées.  

Le sens : quelle importance ?

Nous cherchons un sens à notre travail. Un emploi qui a du sens, c’est un emploi « sensé » qui garantit une vie équilibrée. Mais c’est aussi un emploi avec une finalité – c’est-à-dire un emploi qui a un impact positif sur la société. 

Bien que cela sonne bien à l’oreille, cette finalité positive n’est évidemment pas la raison principale de cette vague mondiale de démissions. Mais, nous pouvons tout de même affirmer sans hésiter que le profit sans but positif pour la société et la planète est, de nos jours, de plus en plus remis en question. 

Les études montrent que, globalement, les gens font confiance à leur employeur par-dessus tout autre entité (gouvernements, médias etc). Et par conséquent, les employés attendent que leurs entreprises prennent position sur des questions sociales et environnementales importantes. Notre étude récente révèle que 84% des Français pensent que leurs entreprises devraient contribuer à des projets d’impact positif. 

En France, sur plus de 2 000 jeunes de 18 à 30 ans interrogés, 2 sur 3 déclarent qu’ils seraient prêts à ne pas postuler dans une entreprise qui ne prendrait pas suffisamment en compte les questions environnementales. Une position partagée par les jeunes quelle que soit leur situation socio-professionnelle : étudiants, salariés ou chômeurs. Par ailleurs, 7 sur 10 seraient prêts à changer d’emploi pour en occuper un qui soit écologiquement utile. Là encore, l’intention froide et le refus effectif d’un poste bien rémunéré mais moins respecteux de l’environnement ne s’accordent pas forcément. Cela n’efface pas pour autant l’état d’esprit général des jeunes. 

Vous avez peut-être entendu récemment le discours de certains diplômés d’AgroParisTech. AgroParisTech est une école prestigieuse qui forme les ingénieurs agronomes de demain. Le jour de la remise des diplômes, 8 jeunes diplômés ont lancé un appel à déserter la voie de destruction qui leur a été tracée : 

« Nous sommes plusieurs à ne pas vouloir faire mine d’être fiers et méritants d’obtenir ce diplôme à l’issue d’une formation qui pousse globalement à participer aux ravages sociaux et écologiques en cours»

Ils rejettent les « emplois destructeurs » qui leur sont destinés. Reçu par des applaudissements, cet appel continue à faire le tour des réseaux sociaux. Prometteur ou moralisateur, c’est avant tout un autre reflet du questionnement permanent des jeunes générations sur ce qu’un travail devrait faire et signifier. 

Dans la même veine, l’association « Vous n’êtes pas seuls » aide les salariés qui souffrent d’une dissonance entre leur travail et leurs valeurs à franchir le pas et à rejoindre la résistance écologique et sociale. Depuis 2018, 30 000 étudiants ont également signé un manifeste « Pour Un Réveil Écologique» exprimant leur volonté de prendre leur avenir en main en plaçant les défis écologiques au coeur de leur quotidien et décisions professionnelles. 

De grandes attentes

Grande Démission aux États-Unis ou étudiants Français qui imaginent des alternatives, une nouvelle équation de valeur du travail s’est installée. Nous nous permettons aujourd’hui d’être plus exigeants que jamais, ce qui bouscule le rapport de force au sein du marché du travail. 

Il ne suffit plus de dominer le marché pour convaincre, attirer et retenir. Les entreprises doivent désormais écouter et répondre aux attentes de leurs talents et faire également preuve d’un réel engagement plutôt que de se contenter de cocher une case. Ou risquer d’être laissées de côté

Cover picture by Israel Andrade on Unsplash 

2nd picture by Markus Spiske on Unsplash

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